Il s'agit d'un des récits de guerre japonais les plus marquants et traumatisants que le public ait jamais connu... Combien de litres de larmes avez-vous versé pendant sa lecture, son visionnage ? Combien de temps vous a-t-il fallu pour vous en remettre ? Existe-t-il dans ce monde un seul être humain qui soit resté insensible à cette histoire ?


Cette semaine, nous rendons hommage à la célèbre nouvelle de l'auteur Akiyuki Nosaka, publiée en 1967, qui donnera naissance, en 1988, à un véritable chef-d’œuvre de l'animation réalisé par Isao Takahata et produit par le studio Ghibli... Préparez les mouchoirs !


  

Le feu qui tombe goutte à goutte


Difficile de vous résumer cette œuvre poignante sans vous spoiler, puisque dès les premières pages, le sort tragique des deux protagonistes est déjà scellé : Seita, quatorze ans, est retrouvé mort une nuit de septembre 1945, dans l'enceinte de la gare de Sannomiya (à Kôbe), par un employé. Ce dernier découvre, en examinant son cadavre, une petite boîte à bonbons en métal qu'il finit par jeter. Avec le choc, le couvercle rouillé cède et laisse échapper des fragments d'os appartenant à Setsuko, la petite sœur du jeune garçon, âgée de quatre ans, que la dénutrition a emporté un mois plus tôt.


La tombe des lucioles retrace la descente aux enfers de ces deux enfants dont le destin est anéanti le 5 juin 1945 par une pluie de bombes déversées par trois cent cinquante B-29 sur la ville de Kôbe. L'abri anti-aérien au sein duquel leur mère s'est réfugiée ayant été touché, cette dernière succombe à ses blessures et brûlures au troisième degré. Plus aucune trace non plus de leur père, un lieutenant de la Marine parti en mission... Devenus orphelins de guerre, Seita et Setsuko sont recueillis par une tante, veuve, et mère d'une jeune fille. Les vivres et approvisionnements se faisant de plus en plus rares, les tensions se font sentir entre les deux enfants et leur hôte. Ne voulant plus être un poids pour ses proches, Seita prend alors la décision de partir avec la petite Setsuko. Ils trouvent refuge dans une grotte près d'un lac, avec les lucioles pour seule compagnie, et un unique but : survivre à la faim...



Entre fiction et réalité


Auteur de romans satiriques sur la société japonaise d'après-guerre, Akiyuki Nosaka se plaît à jouer les provocateurs dès ses débuts dans les années 60. Son premier roman, Les pornographes, publié en 1963, en est le parfait exemple. Mais avec La tombe des lucioles, c'est un autre homme qui se dévoile aux lecteurs. A travers cette œuvre semi-autobiographique, il nous livre une bien douloureuse expérience...


Orphelin né en 1930 à Kamakura, c'est à Kôbe, auprès de sa famille adoptive, qu'Akiyuki Nosaka subit les horreurs perpétrées lors de la Guerre du Pacifique. Il a le même âge que Seita lorsque des bombardiers américains terrassent sa ville d'accueil. Il perd sa mère, puis tente désespérément de survivre avec sa petite sœur qui meurt à son tour.... Pendant près de deux ans, il erre dans les rues, affaibli et affamé, jusqu'au jour où il est arrêté pour vol à l'étalage puis placé en maison de correction à Tôkyô, avec d'autres adolescents victimes d'un sort similaire au sien. C'est alors que survient ce coup du destin : son père biologique finit par le retrouver et décide de s'en occuper... L'orphelin de guerre n'est plus...


La culpabilité du survivant

Devenu auteur à succès, Akiyuki Nosaka ne parvient cependant pas à surmonter les traumatismes du passé. Sa décision de faire mourir son héros dans le récit n'est pas anodin et met en lumière de profonds sentiments de honte et de culpabilité quant au fait d'avoir abandonné sa mère, d'avoir laissé sa petite sœur dépérir, et tout simplement d'avoir survécu...



Autre point important à souligner qui vient alimenter ce syndrome du survivant : les reproches adressés à Seita par sa tante quant au fait de ne pas participer à l'effort de guerre. L'horreur des bombardements a tout simplement fait voler en éclats les valeurs nationalistes (dévotion à la patrie, sacrifice de soi) inculquées depuis son tout jeune âge pour laisser place à l'instinct de survie qui va le pousser à lutter pour sa propre vie et celle de sa sœur.


La tombe des lucioles apparaît ainsi pour Akiyuki Nosaka comme un exutoire, un moyen d'exorciser les démons de la guerre, mais aussi comme un hommage rendu à ceux qu'il a perdus pendant cette terrible épreuve.


Si vous souhaitez approfondir votre découverte ou redécouverte de l’œuvre, voici une excellente vidéo du Youtubeur Nota Bene, dédiée au film d'animation Le tombeau des lucioles, et recontextualisant le récit tout en apportant des anecdotes très intéressantes :



Conclusion


Akiyuki Nosaka, qui nous a quittés il y a quatre ans, laisse derrière lui une histoire émouvante qui, au-delà de la tragédie relatée, véhicule toute la beauté d'un amour fraternel qui perdure dans le temps, contrairement aux lucioles... Si vous avez apprécié l'adaptation animée de La tombe des lucioles par le regretté Isao Takahata, on ne peut que vous recommander la lecture du récit original.


Mais, on vous prévient tout de suite, vous allez devoir doubler le stock de mouchoirs : la douceur et la poésie émanant du traitement des images du film Le tombeau des lucioles laissent place à un style d'écriture plus dur et cru, n'épargnant en rien le lecteur dans son rapport à l’œuvre qui n'en demeure pas moins magnifique.